Arabie saoudite : le régime souffle sur le feu

06 Janvier 2016

L’exécution de 47 condamnés en Arabie saoudite le 2 janvier a provoqué une vague d’indignation au Moyen-Orient et une nouvelle montée de la tension.

C’est paraît-il la plus importante exécution de masse dans le pays depuis 1980. C’est surtout la mise à mort du cheikh Nimr Baqer ­al-­Nimr, figure de la contestation chiite du pouvoir sunnite saoudien, condamné à mort en 2014 pour sédition et désobéissance au souverain, qui risque d’embraser encore plus une région déjà déchirée par des affrontements qui prennent de plus en plus la forme d’une guerre entre sunnites et chiites.

Dès le lendemain de l’exécution, des manifestations hostiles à l’Arabie saoudite avaient lieu à Ankara, Bagdad, Beyrouth, à Bahreïn, jusqu’au Pakistan et au Cachemire. En Iran, l’ayatollah Khamenei condamnait fermement l’exécution, tandis que l’ambassade saoudienne était mise à sac et incendiée par des manifestants. En Irak, deux mosquées sunnites étaient attaquées le 4 janvier, et un muezzin abattu, sans doute par des milices chiites, tandis que plusieurs parlementaires chiites irakiens exigeaient la mise à mort d’une soixantaine de détenus saoudiens emprisonnés en Irak.

La monarchie saoudienne ne pouvait ignorer que la mort du cheikh al-Nimr provoquerait de violentes réactions parmi les chiites. En rivalité avec l’Iran et inquiets du rapprochement des États-Unis avec Téhéran depuis 2015, les dirigeants saoudiens cherchent à creuser encore plus le fossé entre les deux courants de l’islam en se présentant comme les porte-parole des populations sunnites, tandis que, pour des raisons similaires, les dirigeants iraniens font de même avec les populations chiites. C’est dans ce cadre que l’Arabie saoudite mène au Yémen une guerre contre les houthistes, rébellion de confession zaïdiste (une branche du chiisme) alliée de l’Iran, ou qu’elle soutient militairement les bandes ­djihadistes en Syrie.

En fait, sur les 47 condamnés politiques, 43 étaient des sunnites en liens avec al-Qaïda. Leur exécution est aussi une façon de signifier que l’Arabie saoudite sera désormais sans pitié avec des djihadistes qu’elle a longtemps regardés avec complaisance, tant qu’ils ne se tournaient pas contre son régime. Cela concerne al-Qaïda mais aussi l’État islamique, dont le chef a récemment appelé à renverser le régime saoudien. C’est une façon de signifier à ces groupes qu’on ne les tolérera et qu’on ne les aidera que s’ils se tournent exclusivement contre l’Iran, le régime d’Assad en Syrie ou leurs alliés et tous ceux que les dirigeants saoudiens considèrent comme leurs ennemis. L’antiterrorisme de l’Arabie saoudite, comme d’ailleurs de ses alliés occidentaux, est à géométrie variable, ne s’exerçant contre les groupes djihadistes que lorsqu’ils commencent à échapper à leur contrôle.

En tout cas, par ces exécutions, au demeurant odieuses et qui montrent de quel régime sanguinaire il s’agit, le pouvoir saoudien a pris consciemment le risque d’augmenter encore la tension. Cela n’a pas manqué, puisqu’en Iran le régime semble avoir été dépassé par ses extrémistes, qui l’ont mis en difficulté en incendiant l’ambassade saoudienne. En rompant leurs relations diplomatiques avec l’Iran, l’Arabie saoudite et nombre de ses alliés ont encore accentué l’escalade.

Pour contrôler le Moyen-Orient, les dirigeants impérialistes se sont appuyés sur des divisions ou les ont même créées. Ils ont soufflé sur le feu des rivalités entre puissances régionales. Celui-ci n’est pas près de s’éteindre.

Jacques Le Gall