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Lutte Ouvrière n°1680 du 22 septembre 2000
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Lire : « Notre affaire à tous », d'Eva Joly

Eva Joly est une des juges qui symbolise en France les poursuites contre la délinquance financière. C'est elle qui aux côtés d'un autre juge d'instruction, Laurence Vychniewsky, instruit l'affaire Elf, qui a amené les poursuites contre un certain nombre de grands PDG, Le Floch-Prigent, ex-PDG d'Elf et de la SNCF, qui a passé un certain temps en prison, ou encore Bidermann... C'est elle aussi qui conduit, toujours aux côtés de sa collègue, l'instruction contre Roland Dumas, ex-ministre des Affaires étrangères et ex-président du Conseil constitutionnel.

Son livre ne comporte pas de révélations sulfureuses, sa fonction et les affaires en cours le lui interdisent. Il se veut en revanche un plaidoyer pour tous ces juges qui ont le courage de s'en prendre aux puissants de cette société, car pour eux leur fonction est bien de demander des comptes à tous ceux qui enfreignent la loi, quelles que soient leur richesse ou leur fonction.

Eva Joly, comme ceux qui suivent le même chemin qu'elle, le juge Alphen, Renaud Van Ruymbeke et d'autres, n'est pas une taupe rouge infiltrée dans la magistrature. Immigrée Norvégienne, issue de milieu modeste, elle s'est mariée à Paris et s'est retrouvée par hasard dans la magistrature. C'est simplement, semble-t-il, une personne à principes ; tout en acceptant les fondements de cette société qui repose sur la propriété, elle pense qu'il y a une morale sociale qui impose à tous de respecter les lois. Elle pense même que la délinquance financière, la corruption des dirigeants économiques et politiques sont un ferment de déstabilisation « du pacte républicain ». Elle résume aussi ce constat :« Au cours des six ans de galerie financière, j'ai eu souvent l'impression que l'architecture de la justice était conçue autour d'un article préalable au code pénal qui en donnerait le chaînon manquant : »la loi s'applique à tous, sauf à celles et ceux qui détiennent un pouvoir économique et politique« . »

Eva Joly déclare ne pas vouloir être l'instrument d'une quelconque revanche sociale, et n'être là que pour appliquer les lois en cours. Elle se pose donc des problèmes sur sa fonction, et sur la poursuite des investigations des « petits juges » dans l'indifférence et souvent l'hostilité des pouvoirs en place. Elle tente d'y apporter sa réponse, dans un équilibre difficile entre la défense de cette société qu'elle génère à grande échelle. Elle rapporte ce qu'un grand patron lui a déclaré : le capitalisme n'a pu se développer que sur la corruption et les combines.

Elle se réclame, par exemple, de l'appel de Genève lancé en octobre 1996 par différents juges européens, dont des juges appartenant au pool « mains propres » en Italie où 24 juges au total ont été assassinés à cause de leurs enquêtes, dont aussi des juges espagnols et français, comme Renaud Van Ruymbeke et d'autres. Cet appel ne réclamait rien d'autre que la fin des entraves mises par les différents ƒtats aux enquêtes diligentées par les juges, et une coopération sincère. C'est peu, mais à ce jour toujours pas réalisé.

On comprend les angoisses d'Eva Joly et de tous ceux qui se réclament d'une certaine morale sociale dans un monde qu'ils savent dominé par l'argent. Comme l'avait dit en son temps Proudhon : la propriété c'est le vol, et dans une société qui a tenu à protéger d'abord les intérêts des possédants, la morale n'a rien à faire. Il faut bien maintenir un certain ordre social plus ou moins accepté par le plus grand nombre en période calme, les lois sont faites pour cela, mais en préservant toujours le principe que tout s'achète et se vend, y compris les hommes.

Alors le combat de tous ces juges qui essayent de faire respecter aux puissants les règles qui ont pourtant été édictées pour les protéger est certainement un combat courageux et sincère. Mais il est malheureusement sans issue dans le cadre de cette société. Au fond d'ailleurs ils le savent bien eux-mêmes et ils ont le mérite de le poursuivre quand même. Quant à moraliser réellement la vie sociale, ce ne sera vraiment possible qu'à condition de bouleverser l'ensemble de l'édifice, avec son pouvoir, ses lois, pour le reconstruire sur la base de la propriété collective des moyens de production et de la satisfaction des besoins de tous, donc sans parasites, sans escrocs et sans corruption, celle-ci même n'ayant plus de sens.

Paul SOREL


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