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Lutte Ouvrière n°2013 du 2 mars 2007
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Le 23 février 1917 : la Révolution russe commençait.

Le 23 février 1917 du calendrier de l'ancienne Russie (soit le 8 mars du calendrier occidental) à l'occasion de la journée internationale de la femme, les ouvrières du textile des faubourgs de Petrograd, aujourd'hui Saint-Pétersbourg, quittaient le travail dans plusieurs usines, entraînant les ouvriers métallurgistes. Comme le dit Léon Trotsky : « La veille encore, il ne serait venu à l'idée de personne que ce jour inaugurerait la révolution. » Et pourtant cinq jours plus tard le tsarisme, cette dictature considérée comme la plus réactionnaire d'Europe, s'effondrait. Huit mois plus tard, le 25 octobre 1917, les ouvriers et les paysans prenaient le pouvoir.

La naissance du mouvement.

Ce mouvement de révolte ne fut décidé par aucun parti. L'initiative, venue de cette fraction la plus exploitée de la classe ouvrière que constituaient les ouvrières du textile, allait se poursuivre et s'amplifier. Le 24 février, les traminots se mirent en grève. Personne ne sut qui avait lancé le mot d'ordre d'arrêt du travail. Les ouvriers, de leur côté, organisèrent des meetings avant de déferler en manifestation dans le centre-ville. La moitié des ouvriers se mirent en grève. Les mots d'ordre des manifestants se radicalisèrent. Ils ne réclamaient plus seulement du pain, comme la veille, mais criaient : « À bas l'autocratie ! », « À bas la guerre ! » Et pour une fois, les cosaques, ces troupes d'élite envoyées si souvent contre les grévistes, hésitèrent à charger.

Trotsky rapporte un témoignage d'un ouvrier bolchevik, Kaïourov, sur les réactions de cosaques, ce jour-là, face à une manifestation des ouvriers de l'usine Erikson : « Certains d'entre eux souriaient et l'un deux cligna de l'œil en copain du côté des ouvriers. » Et Trotsky d'ajouter : « L'homme qui avait cligné de l'œil eut des imitateurs. »

Les événements de ces deux journées étaient révélateurs de l'état d'esprit des larges couches de la population. Les ouvriers, comme les paysans, massivement enrôlés dans l'armée, en avaient assez de la guerre et de la misère qu'elle entraînait. Le mécontentement contre le tsar s'était déjà exprimé avec force lors de la révolution de 1905, puis de nouveau à partir de 1912. La guerre avait mis un terme à cette nouvelle montée de la combativité ouvrière. Mais trois ans de guerre avaient ravivé l'aspiration à se débarrasser de ce régime. En fait, comme le souligne Trotsky, « l'idée d'une manifestation mûrissait depuis longtemps, mais, à ce moment, personne ne se faisait une idée de ce qui en sortirait ».

De la grève à la révolution.

Le 25 février, la grève prit une nouvelle ampleur ; cette fois, 90 % des ouvriers de la ville étaient en grève. Les heurts se multiplièrent avec la police particulièrement détestée ; des commissariats furent saccagés. Le quartier de Vyborg, le plus ouvrier, tomba quasiment aux mains des insurgés. La foule s'enhardissait. Du côté du pouvoir, après avoir hésité sur la conduite à tenir, le tsar ordonna de « mettre fin dès le lendemain aux désordres de la capitale ». Mais pour cela, il fallait pouvoir compter sur des troupes. Or, ici et là, des soldats commençaient à être « contaminés  » par les manifestants ouvriers.

Le 26 février, peu à peu, tous les ouvriers des faubourgs convergèrent de nouveau vers le centre de Petrograd. La police avait certes fait relever les ponts pour tenter de leur barrer le passage, mais les manifestants déferlèrent sur la Neva gelée pour se masser autour des casernes. Dans la tête des ouvriers une chose commençait à devenir claire : il fallait gagner les troupes à la révolution. Le soldat, quant à lui, ne pouvait plus se contenter d'adopter une attitude de neutralité bienveillante à l'égard des insurgés, car le pouvoir lui demandait maintenant de tirer.

Durant cette journée, il y eut des tirs, plus de tués et de blessés. Seul le régiment d'élite Pavlovzky se rallia. Cette insubordination fut vite étouffée, des soldats mutins furent désarmés et consignés dans leurs casernes. La situation semblait donc encore incertaine.

Mais en fait, le 27 février, les ouvriers auxquels s'étaient joints les mutins de la veille s'attachèrent systématiquement à rallier les régiments de la garnison de Petrograd. Le passage de l'armée du côté des insurgés ne se fit pas tout seul. Mais il fut possible parce que les soldats de la garnison de la capitale, qui formaient des bataillons de réserve de milliers d'hommes destinés à compléter les régiments du front, ne voulaient pas la guerre et voulaient rentrer chez eux.

Chaque régiment gagné se précipitait pour en convaincre d'autres car la seule chance de salut pour les mutins était d'élargir l'insurrection. Ce jour-là, un à un, les régiments passèrent à l'insurrection, faisant basculer à chaque fois un peu plus le rapport de forces en faveur des ouvriers.

Des événements semblables se répétèrent dans plusieurs villes. Mais ce furent ceux de Petrograd qui firent basculer les choses en faveur de la révolution.

Le tsar, après avoir vainement tenté de transmettre le relais à un rejeton de la famille impériale, finit par se décider à abdiquer le 3 mars. L'insurrection avait vaincu. Mais à qui transmettait-elle le pouvoir ?

Les soviets : organes du pouvoir ouvrier.

Dès le 24 février, il fut naturel, évident, pour les ouvriers qu'il était nécessaire de s'organiser dans des conseils (soviets, en russe) composés de délégués ouvriers élus et révocables, tout comme ils l'avaient fait durant la précédente révolution, seulement douze ans auparavant, en 1905.

La première réunion du Soviet de Petrograd, convoquée par des représentants des organisations socialistes, qui eut lieu le 27 février au soir, ne regroupait encore que peu de délégués (250 environ). Mais ils prirent tout de même les premières mesures révolutionnaires : envoi des gardes révolutionnaires à la Banque d'Empire et à la Monnaie, création d'une commission du ravitaillement, publication d'un premier décret. Celui-ci appelait les soldats à élire un comité dans toutes les unités, soumettait les unités de l'armée à l'autorité du Soviet des députés ouvriers et soldats et aux comités de soldats, et non plus à l'état-major et aux officiers. Les ordres de la Douma, ce parlement que le tsar avait concédé à la bourgeoisie après 1905, ne devaient être exécutés « que s'ils ne contredisaient pas les décisions du Soviet ».

Parallèlement, les politiciens bourgeois de l'ancienne Douma tsariste allaient former un gouvernement provisoire. Mais ils ne disposaient alors d'aucun pouvoir. Un député monarchiste, Chidlovsky, en témoignait en ces termes : « Le Soviet prit possession de tous les bureaux de poste et de télégraphe, de toutes les gares de Petrograd, de toutes les imprimeries, de sorte que, sans permission, il eût été impossible d'expédier un télégramme, ou bien de quitter Petrograd, ou bien d'imprimer un manifeste. »

Deux organes de pouvoir s'étaient constitués : celui des ouvriers et des soldats, le Soviet, et celui de la bourgeoisie, le gouvernement provisoire. Ces deux pouvoirs n'allaient cesser de s'affronter durant les mois suivants.

Vers la révolution d'Octobre.

Car la révolution n'était pas terminée. Certes, la chute du tsarisme représentait une énorme victoire. Mais les classes pauvres voulaient bien autre chose que cela. Elles voulaient la fin de la guerre, du pain et la liberté ; les paysans voulaient aussi la terre. Et contrairement à bien des révolutions du passé, à l'issue desquelles les ouvriers laissèrent les politiciens bourgeois s'installer dans les fauteuils du pouvoir, une fois la victoire acquise, les ouvriers de Russie ne remirent pas leur sort aux mains du seul gouvernement bourgeois.

Au fil des mois, ils allaient faire l'expérience, aidés par la présence dans leurs rangs de militants d'un parti révolutionnaire, le Parti Bolchevik, qu'ils ne pourraient imposer leurs revendications que si les soviets qui les représentaient s'emparaient du pouvoir, sans le partager avec les représentants de la bourgeoisie.

Aline RETESSE.


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