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Lutte Ouvrière n°2223 du 11 mars 2011
Editorial

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Opposer les exploités les uns aux autres, un chemin certain vers la barbarie

La guerre civile en Libye occulte dans la presse la Côte d'Ivoire. Pourtant, ce pays est aussi au bord de la guerre civile. Une guerre civile d'autant plus horrible qu'elle menace de déchirer une population aux origines ethniques différentes mais entremêlées.

La Côte d'Ivoire nous concerne d'autant plus que notre impérialisme joue un rôle dans l'évolution catastrophique de cette ancienne colonie où le capitalisme français a toujours de gros intérêts.

Le milieu dirigeant de ce pays est divisé depuis des années par des rivalités pour le pouvoir. Le dernier épisode en est l'élection présidentielle, où le président en place Gbagbo a invoqué des irrégularités pour refuser la victoire à son rival Ouattara. Depuis, Gbagbo continue à occuper le palais présidentiel, pendant que Ouattara reste enfermé dans un hôtel de luxe d'Abidjan. Deux présidents pour un même pays, ce pourrait être comique si les conséquences n'en étaient pas tragiques pour la population. Gbagbo a le soutien de l'armée et Ouattara a celui des « Forces nouvelles » rebelles, issues de cette même armée, qui dominent le nord du pays en état de sécession. Rien que cette guerre ouverte entre deux fractions de l'appareil d'État a des conséquences graves pour la population pauvre, à commencer par les fermetures d'usines, dans un pays où le chômage était déjà catastrophique, et par les hausses de prix qui font que la population pauvre a du mal à se nourrir, ne serait-ce qu'une fois par jour.

Abidjan, la capitale, qui se trouve dans le sud du pays, est une ville où les populations de diverses régions, d'ethnies différentes, sont entremêlées. Elles travaillent côte à côte dans les entreprises, sur les chantiers, sur les docks, et les mariages interethniques sont fréquents. Les originaires du Nord ou du Burkina voisin constituent même la majorité dans les quartiers pauvres. Comme Ouattara s'appuie sur le Nord, l'armée de Gbagbo considère ceux qui en viennent comme des ennemis potentiels. Dans le quartier très populaire d'Abobo, les exactions sanglantes de militaires se multiplient. Le 3 mars, l'armée a tiré sur une manifestation de femmes, en tuant neuf et en blessant bien d'autres.

Mais il y a encore pire : depuis des années, chacun des protagonistes au sommet utilise une démagogie de plus en plus virulente contre les ethnies sur lesquelles s'appuie son rival. Une haine diffusée d'en haut, sans être partagée par les classes populaires qui ne voulaient surtout pas de conflit entre ethnies et encore moins d'une guerre.

Mais le poison, distillé depuis tant de temps par les sommets, finit par infiltrer la société, instaurant la méfiance même entre exploités. La télévision officielle entre les mains de Gbagbo déverse un flot de haine, accusant entre autres les originaires du Nord d'être des étrangers qui devraient rentrer chez eux. Et le sang versé, même s'il l'est par des militaires ou par de petites bandes armées d'un camp ou de l'autre, est en train de généraliser la méfiance et de rendre l'atmosphère insupportable. Le Rwanda, ses centaines de milliers de morts dans des massacres ethniques, ou le Liberia voisin sont là pour rappeler où tout cela peut conduire.

Nous aurions tort de penser que c'est en Afrique et que c'est loin. Ici même, en Europe, une des plus sanglantes périodes de l'après-guerre a été, dans une Yougoslavie en décomposition, le conflit qui a opposé des peuples pourtant proches, mais dressés les uns contre les autres.

Et puis faut-il chercher loin ceux qui essaient de dresser les uns contre les autres ceux qui sont d'origines, de nationalités ou de confessions différentes ? Le Front National en a fait un capital politique abject. Sarkozy lui a emboîté le pas. Et qui oserait prétendre que la gauche gouvernementale, elle aussi, n'a jamais joué sur la démagogie contre les immigrés, ne serait-ce que par des expulsions de sans-papiers ?

C'est un poison pour la société. Et c'en est un en premier lieu pour les exploités, s'ils acceptaient de se laisser diviser, en s'affaiblissant d'autant plus face au patronat et au gouvernement.

Ouattara et Gbagbo sont des crapules qui, en jouant sur la xénophobie et l'ethnisme, ont déclenché un processus qui les débordera peut-être. Mais ils ne sont ni meilleurs ni pires que nos dirigeants politiques : Ouattara, ex-haut responsable au FMI, est un grand ami de Sarkozy, et Gbagbo était lié aux dirigeants du Parti Socialiste.

La barbarie qu'ils véhiculent n'est pas un reliquat du passé, mais le produit d'une société capitaliste pourrissante. Ceux qui cherchent à l'introduire dans nos rangs sont nos ennemis mortels.

Arlette LAGUILLER

Éditorial des bulletins d'entreprise du 7 mars


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