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Lutte Ouvrière n°2248 du 2 septembre 2011
Dans le monde

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Libye : comment les puissances impérialistes préparent l'après-Kadhafi

À l'initiative de Sarkozy, une cinquantaine de pays sont invités jeudi 1er septembre à l'Élysée à Paris à une réunion du Groupe de contact sur la Libye, qui réunit les principaux pays ayant participé à l'offensive militaire contre Kadhafi, avec la participation de Ban Ki-moon secrétaire général de l'ONU et la présence de Mustapha Abdeljalil et de Mahmoud Jibril, actuellement numéros 1 et 2 du Conseil national de transition, gouvernement auto-proclamé des forces anti-Kadhafi.

Le spectre d'une évolution à l'irakienne

Avant même la fin de la guerre, et alors que Kadhafi continue à échapper à ses poursuivants, ce sont désormais les problèmes de l'après-Kadhafi qui passent au premier plan, pour les Sarkozy, Cameron et Hillary Clinton comme pour les dirigeants du CNT. Officiellement, il s'agit de planifier la reconstruction de l'économie du pays, dévasté par la guerre, et de soutenir « les efforts menés par le CNT pour assurer la transition vers un régime démocratique ». En fait, il s'agit surtout, dans une situation où des groupes d'insurgés armés incontrôlés occupent le terrain abandonné par les troupes de Kadhafi, d'essayer d'éviter « d'être confrontés à un scénario d'anarchie à l'irakienne ». Une crainte relayée désormais en France par toute la presse.

Pour ce qui est de la reconstruction de l'économie, l'aide financière d'urgence réclamée par les insurgés libyens pour venir en aide aux populations des villes qui manquent de tout -- en particulier à Tripoli où toutes les infrastructures ont été détruites -- se fait attendre, c'est le moins qu'on puisse dire.

Il faut croire qu'avant de dégeler les avoirs libyens, les puissances impérialistes préfèrent attendre d'y voir plus clair. Autrement dit, que le CNT ait fait la preuve de sa capacité à contrôler la situation. Ce qui, aux dires mêmes des gouvernements impérialistes, n'est pas gagné.

Dirigé par d'anciens séides de Kadhafi, le CNT ne doit sa légitimité, sinon son autorité, qu'à son adoubement par les puissances impérialistes pourvoyeuses d'armes et de bombardements, Sarkozy et Cameron en tête.

Le CNT, un gouvernement sans autorité sur les groupes armés

Composé d'une quarantaine de membres, tant que la guerre contre l'ennemi commun durait, il a réussi, difficilement, à maintenir une unité de façade entre les multiples composantes, régionales, tribales, politiques du pays -- des anciens monarchistes aux islamistes radicaux -- qu'il est censé représenter. Une unité qui risque fort d'être mise à mal quand il faudra, la guerre terminée, répartir les postes et surtout les retombées de l'exploitation des ressources pétrolières entre les représentants de la trentaine de tribus et des centaines de clans et de sous-clans s'appuyant sur des groupes fortement armés. D'autant que les différents groupes armés, constitués sur des bases régionales et tribales, qui ont chassé les troupes de Kadhafi et pris le pouvoir de fait dans les villes agissent de façon autonome, sont en concurrence entre eux et échappent à l'autorité du CNT.

Quand les premiers représentants du CNT ont rejoint Tripoli, après la bataille, la ville était contrôlée par le groupe armé originaire pour l'essentiel de la ville de Misrata, placé sous les ordres de son chef, Abdelhakim Belhadj, promu gouverneur militaire de fait de Tripoli.

Djihadiste bien connu des services secrets américains, qui selon la presse avait participé à des stages d'entraînement en Irak et en Afghanistan, fondateur il y a une dizaine d'années du Groupe islamique combattant de Libye (GICL) proche d'Al-Qaïda, Abdelhakim Belhadj fut arrêté par la CIA en 2004, puis interné par Kadhafi, avant d'être relâché après avoir renoncé officiellement à la guerre sainte. Après l'assassinat, dans des conditions restées obscures, le 28 juillet dernier du général Youness, ancien haut responsable de l'armée de Kadhafi passé à la rébellion anti-Kadhafi, il s'est imposé comme l'un des principaux chefs militaires des insurgés.

L'appel aux anciennes forces de répression

Face à cette situation, le CNT multiplie les appels aux insurgés à intégrer les forces régulières de sécurité ou à rendre les armes et à rentrer chez eux. Jusqu'à présent en vain. Un Haut conseil militaire a été constitué afin de réorganiser l'armée nationale et la police et de superviser la reconversion des combattants. Quant à l'OTAN, il a annoncé qu'il poursuivrait ses raids « jusqu'à ce que les civils libyens ne soient plus menacés », l'ONU prenant ensuite le relais, à Tripoli dans un premier temps, avec comme mission notamment le désarmement des « rebelles non militaires ».

« Soucieux d'éviter les erreurs commises par les Américains après la chute de Saddam Hussein », comme l'écrit l'hebdomadaire Jeune Afrique -- mais l'idée est désormais développée par la plupart des journaux --, le CNT envisagerait, sur le conseil des « experts occidentaux en stabilisation » qui l'entourent, de s'appuyer sur l'appareil d'État de l'ancien régime, police, armée, administration, du moins sur ce qui en reste, pour contrôler la situation. Certains policiers, appelés à reprendre le travail, « ont commencé à se présenter en uniforme, dépouillés des épaulettes et des insignes rappelant le régime du colonel Kadhafi », rapporte un reporter du Figaro.

La chute de Tripoli a d'ailleurs provoqué le ralliement, in extremis, d'un grand nombre de hauts fonctionnaires aux insurgés. Comme le général Mohamed Hamali el-Kahsi, numéro 2 des services de sécurité.

Ces ralliements, ce projet de remise en selle de l'ancien appareil d'État de la dictature de Kadhafi, comme le fait que, sur le plan militaire, ce soient les forces politiques les plus réactionnaires qui, de fait, contrôlent la situation dans les villes, n'augurent rien de bon pour la population. La transition vers la démocratie est mal partie.

Jean-Jacques LAMY


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