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Lutte Ouvrière n°2312 du 23 novembre 2012
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Il y a 100 ans, les 24 et 25 novembre 1912, le Congrès socialiste de Bâle : le capitalisme fauteur de guerre

Il y a juste cent ans, les 24 et 25 novembre 1912, se tenait à Bâle, en Suisse, un congrès de l'Internationale ouvrière, la Deuxième Internationale, qui rassemblait les partis ouvriers de tous les continents. Il allait avoir un retentissement mondial et servir de référence à toute une génération de révolutionnaires et de militants ouvriers.

Le développement capitaliste avait abouti à la mise en coupe réglée de toute la planète, avec la constitution des empires coloniaux et des chasses gardées de quelques grandes puissances. Mais, empêtrés dans les contradictions du capitalisme et face à une rivalité exacerbée, les représentants de chaque pays concurrent ne voyaient d'issue que par la guerre, en vue d'imposer un nouveau partage du monde au profit de leur propre classe capitaliste.

Mais le mouvement ouvrier, partis et syndicats, s'était développé parallèlement. Dès ses premiers pas, le mouvement ouvrier s'était construit au nom d'un combat commun de toute la classe ouvrière internationale, dont les intérêts et le sort étaient étroitement liés, au présent comme au futur. Les deux slogans repris par tous, et qui symbolisaient ce combat, étaient « L'émancipation des travailleurs sera l'œuvre des travailleurs eux-mêmes », et « Prolétaires de tous les pays unissez-vous ! » Dès que les organisations ouvrières se développèrent, elles mirent sur pied une organisation internationale qui, en retour, permit le développement de nouveaux partis et leur enracinement au sein de la classe ouvrière de pays de plus en plus nombreux.

Un mouvement ouvrier puissant postulant à la direction de toute la société

Le congrès de Bâle de 1912 était un congrès extraordinaire de la Deuxième Internationale, fondée en 1889, réuni en urgence face aux menaces de guerre entre les différents impérialismes concurrents. Après la tension franco-allemande au Maroc, la guerre venait d'éclater dans les Balkans, annonçant la Première Guerre mondiale.

Le mouvement ouvrier était puissant : huit millions de travailleurs d'Europe votaient alors pour les partis socialistes, bien que les femmes n'aient pas le droit de vote et bien que, dans de nombreux pays, il n'existait pas. Ceux qui votaient pour les partis socialistes le faisaient sur un programme clair, tel que le manifeste électoral présenté par le Parti socialiste en France pour les élections de 1910. Celui-ci précisait que, « tant que les moyens de production seront détenus par une classe, tant que cette classe capitaliste, maîtresse des grands domaines, des grandes usines, dominera et exploitera le travail, il n'y aura pour vous ni liberté, ni sécurité, ni bien être... C'est votre substance qui fera la richesse de vos maîtres, c'est votre passivité qui fera leur force. » Et, à propos de la guerre, le manifeste électoral de 1906 précisait : « Vous rendrez la guerre impossible en chassant du gouvernement ceux-là seuls qui y ont intérêt et en installant au pouvoir votre propre classe. »

« Guerre à la guerre » signifie en finir avec la domination capitaliste !

C'est au nom du prolétariat international que se tint ce congrès de Bâle. Dans toutes les grandes villes d'Europe, il avait été précédé de manifestations rassemblant des foules immenses de travailleurs avec le slogan de « Guerre à la guerre ». L'ouverture du congrès fut précédée d'un cortège de 12 000 manifestants se rendant à la cathédrale luthérienne, où les dirigeants des principaux partis socialistes prirent la parole. L'émotion fut à son comble quand ce fut le tour de Jaurès. En citant le poème de Schiller, « Je briserai les foudres de la guerre qui menace dans les nuées », il conclut : « Oui, j'ai entendu cette parole d'espérance. Mais cela ne suffit pas pour empêcher la guerre. Il faudra toute l'action concordante du prolétariat mondial. »

Le lendemain, dans l'enthousiasme, les 555 délégués votèrent à l'unanimité les principes qui avaient été arrêtés aux congrès précédents :

« Si une guerre menace d'éclater, c'est un devoir de la classe ouvrière dans les pays concernés, c'est un devoir pour leurs représentants dans les Parlements, avec l'aide du Bureau international, de faire tous leurs efforts pour empêcher la guerre par tous les moyens qui leur paraissent les mieux appropriés, et qui varient naturellement selon l'acuité de la lutte des classes et la situation politique générale.

Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, ils ont le devoir de s'entremettre pour la faire cesser promptement et d'utiliser, de toutes leurs forces, la crise politique et économique créée par la guerre, pour agiter les couches populaires les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste. »

C'est dire si la « guerre à la guerre » ne se plaçait pas sur le terrain du pacifisme, mais sur celui de la révolution prolétarienne internationale ! Voici comment la révolutionnaire russe Alexandra Kollontaï rendit compte de ce congrès dans une lettre : « Il fallait effrayer l'Europe, la menacer de la révolution, du « spectre rouge », au cas où les gouvernements oseraient risquer la guerre. Et, debout sur la table qui servait de tribune sur le parvis de la vieille cathédrale de Bâle, j'ai menacé l'Europe... C'était tout simplement grandiose, cette protestation des peuples contre la guerre. »

Dans les jours et les semaines qui suivirent, des centaines de milliers de travailleurs reprirent à leur compte ces résolutions, manifestant la force et la conscience du prolétariat européen. En 1913, au Pré-Saint-Gervais, Jaurès haranguait encore près de 150 000 manifestants rassemblés contre la guerre, au nom de l'union internationale des travailleurs.

La faillite des dirigeants sociaux-démocrates

Quelques mois plus tard, en août 1914, les dirigeants des différents pays capitalistes d'Europe, France, Allemagne, Autriche, Grande-Bretagne, Russie, et leurs alliés respectifs, précipitaient le monde dans une guerre féroce qui allait faire près de vingt millions de morts. Malheureusement, ils purent entraîner leurs peuples dans cette boucherie, non par suite de la désertion du prolétariat, mais bien à cause de la trahison de ses chefs. Au moment de l'épreuve, les dirigeants socialistes tournèrent casaque et se rangèrent derrière leur bourgeoisie respective au nom de la « défense de la patrie » et de « l'union nationale ». C'est que le ver était dans le fruit : si, à Bâle, les dirigeants avaient encore pu faire des déclarations internationalistes et révolutionnaires, pour la plupart ils s'étaient installés de fait dans le monde bourgeois et tenaient par-dessus tout à y préserver leur place. Après l'assassinat de Jaurès, le 31 juillet 1914, tous les dirigeants socialistes et ceux de la CGT firent allégeance à la bourgeoisie française et à sa guerre. Le 4 août, les députés socialistes français et allemands votèrent les crédits de guerre pour leur armée respective. Ainsi, en France, au lieu de risquer l'emprisonnement après la déclaration de guerre, ces dirigeants allaient occuper des postes ministériels, y compris Jouhaux pour la CGT.

Les idées de Bâle allaient cependant faire leur chemin. Lénine et le Parti bolchévique en Russie reprirent ses mots d'ordre, de même que Karl Liebnecht et Rosa Luxembourg en Allemagne et des minorités en France et ailleurs. Malgré la trahison des dirigeants, l'objectif de transformer la guerre impérialiste en guerre sociale en vue de construire la république universelle des travailleurs, demeura pour beaucoup. Les prolétaires russes entamèrent le combat et prirent le pouvoir en 1917, et il fallut toute l'aide des chefs socialistes traîtres pour sauver les capitalistes des autres pays d'Europe, qui n'échappèrent à la révolution que grâce à l'aide des mêmes dirigeants socialistes qui avaient approuvé la guerre.

Aujourd'hui, les représentants des partis socialistes, communistes et des syndicats sont loin d'une telle politique, n'hésitant même pas à parler de « patriotisme économique ». Mais, face au capitalisme en crise, seule la conscience d'appartenir à une seule et même classe ouvrière, par-delà les frontières et les continents, est porteuse d'avenir.

Paul SOREL


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