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Lutte Ouvrière n°2344 du 5 juillet 2013
Dans le monde

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Égypte : Morsi face au mécontentement populaire – L'armée de nouveau arbitre ?

Pour sortir de la crise, l'armée égyptienne va-t-elle imposer sa « feuille de route » et mettre en tutelle le gouvernement ? Un an après l'élection de Mohammed Morsi à la présidence de l'Égypte, à la tête d'un gouvernement des Frères musulmans, les manifestations pour réclamer son départ ont culminé le 30 juin, rassemblant au Caire et dans de nombreuses autres villes du pays des millions de manifestants scandant à nouveau « Erhal ! » (Dégage !). Auparavant, une pétition exigeant le départ de Morsi, organisée par le mouvement baptisé Tammarod (Rébellion), avait recueilli vingt-deux millions de signatures.

Le désaveu est de taille et, en face de millions de signataires et de manifestants, le parti Liberté et justice des Frères musulmans tente vainement d'avancer l'argument de la « légitimité » qui serait celle d'un homme élu avec 13 millions de voix et 51,7 % des votants. Mais nombre d'entre ces électeurs se retrouvent à présent parmi les opposants à Morsi. Depuis février 2011, lorsque les mobilisations populaires conduisirent l'armée et la bourgeoisie égyptiennes, ainsi que la puissance tutélaire américaine, à lâcher Moubarak, les revendications de « Pain, dignité, justice sociale » qui rassemblaient les manifestants n'ont pas reçu un début de satisfaction. Elles ont été méprisées pendant les quinze mois de pouvoir de Tantaoui et du Conseil suprême des forces armées, comme pendant l'année de présidence de Morsi et des Frères musulmans, appuyés par les salafistes d'al-Nour, qui a suivi, comme elles étaient méprisées par Moubarak et sa clique.

Le rejet du dictateur Morsi

Dans cette situation de crise sociale, la bourgeoisie et l'impérialisme, tout en parlant de démocratie, ont besoin de rétablir un pouvoir fort. Ce rôle est échu à Morsi, qui a tout fait pour se glisser dans l'habit du dictateur, se rendant impopulaire au-delà même de tous ceux – et de toutes celles – qui craignaient non sans raison que le parti islamiste applique les « principes de la charia » dans la nouvelle constitution. C'est en dictateur qu'il confisquait, juste après son élection, le pouvoir législatif. C'est en dictateur qu'il se décrétait, en novembre 2012, les pleins pouvoirs, y compris judiciaires, puis qu'il imposait en décembre une sorte de plébiscite, un référendum constitutionnel dans lequel un tiers seulement des électeurs se sont exprimés. Morsi avait alors recueilli 10 millions de « oui » contre 7 millions de « non » mais, dans le gouvernorat du Caire, 57 % des votants avaient rejeté la constitution et son promoteur. On comprenait pourquoi : le statut des femmes, notamment, s'y voyait affublé d'une inacceptable notion de « complémentarité » vis-à-vis des hommes, tandis que l'État se définissait comme « protecteur des mœurs ».

Depuis, Morsi – qui manie la répression et la torture aussi froidement que ses prédécesseurs – et les Frères musulmans ont vu croître leur impopularité, au fur et à mesure que grandissait la colère des masses populaires devant une situation sociale s'aggravant avec la crise. Une étude a répertorié, en cinq mois, 5 544 manifestations au Caire, à Alexandrie, dans les villes ouvrières mais aussi, plus récemment, dans les régions rurales du delta et de Haute-Égypte, cette dernière étant auparavant plutôt favorable à Morsi et méfiante vis-à-vis des jeunes manifestants urbains.

La puissance du mécontentement

Les manifestations massives regroupent visiblement toutes sortes de mécontents et, au Caire, les policiers en uniforme ont été remarqués, groupés, réclamant le départ de Morsi. Ce dernier a sans doute beau jeu de dénoncer, dans le mouvement d'opposition, la présence des « foulouls » partisans de Moubarak. Mais l'ampleur du mouvement dépasse largement les nostalgiques du vieux dictateur et de ses petits cadeaux aux amis. Cette ampleur et la détermination des manifestants qui ne craignent pas les bandes de voyous armés, peu ou prou manipulés par les partis islamistes, sont telles qu'elles ont incité l'état-major militaire, toujours aux aguets, à mettre Morsi en demeure d'entendre les manifestants et, peut-être, d'accepter au sein du gouvernement des représentants de l'opposition officielle, ses anciens concurrents à l'élection présidentielle notamment.

Visiblement, un certain nombre de dirigeants de l'armée estiment que la situation pourrait permettre à celle-ci de jouer de nouveau un rôle politique de premier plan, en se présentant comme un arbitre ayant compris « le peuple », ainsi qu'elle l'avait fait en janvier et février 2011. Les déclarations du général al-Sissi, ministre de la Défense, pourtant ambiguës, ont été accueillies par une partie des manifestants comme un soutien, dès l'instant qu'elles sont apparues comme critiques à l'égard de Morsi. Les hélicoptères de l'armée, survolant le 30 juin, drapeau égyptien déployé, la foule de manifestants cairotes, ont été vivement applaudis.

L'état-major, au pouvoir de fait en Égypte depuis soixante ans, écarte sans doute pour le moment l'idée d'un coup d'État. Mais, s'il intervient, ce ne sera évidemment pas pour satisfaire les revendications populaires qui impliqueraient une remise en cause du pouvoir de la bourgeoisie. Ce sera pour tenter de rétablir l'ordre et une situation propice aux affaires, dans lesquelles les hauts gradés sont fort impliqués.

Quelle alternative ?

Sur fond de mécontentement populaire, le gouvernement islamiste et l'opposition politique libérale, sous la surveillance de l'armée, se renvoient la balle. Mais ils partagent le même souci : rétablir un pouvoir politique stable sachant imposer ses décisions aux masses populaires. Mais justement, celles-ci sont de moins en moins prêtes à se contenter de phrases. Le mécontentement ouvrier, en particulier, s'exprime à Port-Saïd, dans la banlieue industrielle du Caire, et dans les usines de Mahalla. Dans cette ville ouvrière du delta, largement consacrée au textile, des rassemblements ont eu lieu, bien plus nombreux qu'en 2011. Un journaliste égyptien, tour à tour en butte à Moubarak et à Morsi, rapporte y avoir « cette fois vu des manifestations quitter les usines, se dirigeant vers les places ou les mairies pour les occuper ». Un militant syndical a ajouté, sur le site du journal al-Ahram, que « pas un seul membre des Frères musulmans n'a osé montrer son visage à Mahalla ».

Pour tous les pauvres d'Égypte, ces millions de femmes et d'hommes qui doivent survivre avec deux dollars par jour, les travailleurs des villes ou des champs contraints d'accumuler les heures pour nourrir les leurs, pour les jeunes, pour les militants syndicaux qui veulent bâtir des syndicats indépendants, pour les mères de manifestants torturés ou abattus par la police de Moubarak ou de Morsi, pour tous ceux qui enragent de voir la situation de la population s'aggraver, il faut qu'une alternative se dégage, basée sur la défense des intérêts des opprimés.

Cette alternative ne peut se construire qu'autour de la classe ouvrière, si celle-ci se mobilise, si elle trouve en son sein et dans la jeunesse des villes des militants prêts à construire une opposition de classe à tous ceux qui, plus ou moins, se relaient aux manettes sans toucher un cheveu des détenteurs des richesses. Il n'y a qu'ainsi que la colère des millions de personnes rassemblées sur les places d'Égypte pourra trouver sa voie et que le courage de tous ceux qui affrontent depuis des années le pouvoir prendra tout son sens.

Viviane LAFONT


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